Les rizières de la souffrance de Raphaël Delpard

De 1945 jusqu’à 1954, des milliers de jeunes français ont embarqué pour l’Indochine. La plupart d’entre eux se sont engagés dans le conflit non pour « casser du Vietnamien », comme on l’a trop souvent dit, mais pour des raisons économiques : il était alors difficile de trouver du travail dans un pays ruiné par la Seconde Guerre mondiale. A travers une enquête s’appuyant sur les témoignages bouleversants de nombreux soldats, l’auteur nous plonge au coeur du quotidien de ces hommes qui ont découvert un Vietnam extrêmement violent, l’horreur de l’affrontement avec les terribles combattants indochinois, les camps d’internement où moururent des centaines de prisonniers français dans des conditions abominables, mais aussi la bêtise des politiques en charge du problème. Soixante ans après, nous revivons également, dans les moindres détails, la tragique bataille de Diên Biên Phu, qui vit périr nombre de combattants de l’armée française assiégée… Avec Les Rizières de la souffrance, Raphaël Delpard s’impose une fois de plus comme l’un des meilleurs narrateurs de l’histoire du XXe siècle.

Les camps

Les cagnas (baraques) peuvent contenir d’une douzaine à une centaine de personnes. Le mobilier est réduit à sa plus simple expression : un large bat-flanc légèrement incliné servant de couches collectives et des tables grossières.
C’est une cour des Miracles où survivent de pauvres silhouettes décharnées. « S’appuyant sur des cannes de fortune, évoque André Bruge, les dysentériques, squelettes barbus, se mêlent aux béribériques dont le corps et les membres informes et mous sont gonflés d’eau. Impossible de découvrir un seul homme d’aspect normal. Les plus valides, comme les autres, ont le regard fiévreux ou hébété, la démarche vacillante. »

L’infirmerie regorge de squelettes couverts par des essaims de mouches vertes. Ces malheureux sont vaincus par la faim, vidés par la dysenterie, minés par le paludisme, l’avitaminose, les ascaris, la peau rongée par les champignons de la dartre annamite. Certains ont les lobes des oreilles et la base des narines rongés par les rats. Michel des Boüillons rend visite à un camarade, le lieutenant Rondeau, qui se trouve à l’infirmerie.
« Il me dit qu’il allait mieux. Il ne s’était pas rendu compte que, pendant son sommeil, les rats lui avaient dévoré les doigts des pieds et les oreilles. »

Le nouvel arrivant apprend vite à faire la différence entre un mort et un moribond. On reconnaît un mort aux ascaris qui s’échappent par sa bouche et par son anus. Gavés de sang, ils ont la longueur d’une cigarette.

Voici un extrait de la conférence que donna le capitaine R. à l’École supérieure de guerre, publiée par le bulletin des prisonniers du Viêt-minh.
« C’est au rassemblement du matin que je me rendis vraiment compte de l’état des prisonniers et de la vie qui avait été la leur. Les prisonniers sortaient de leur baraque un à un, tenant à peine sur leurs jambes, grelottant sous des haillons trempés de pluie. Un jeune Français n’avait plus qu’un slip pour tout vêtement, un autre était vêtu d’un sac retenu à la taille par une liane. Ils m’expliquèrent par la suite qu’ils avaient vendu leurs vêtements pour manger.
« Les gardes passèrent dans les baraques un rotin à la main pour éjecter les retardataires. C’était en général ceux qui n’avaient pas la force de se lever ou ceux qui, affamés, faisaient chauffer un peu de riz de la veille…
« Dès la fin du rassemblement, je dirigeai mes pas vers l’infirmerie. Je découvris une douzaine de moribonds de toutes nationalités, couchés sur le sol – ils avaient brûlé le bat-flanc pour se chauffer – dans un état de saleté indescriptible.
« Les uns étaient squelettiques, les autres démesurément enflés par le béribéri. Les moins affaiblis étaient assis autour d’un maigre feu. Ils y passaient leurs journées et leurs nuits. Ils tournèrent vers moi des yeux de bêtes traquées.
« Que faire pour eux ? Des médicaments ? Il n’y en avait pas. La nourriture ? Du riz et de l’herbe – en effet, les sao-tobay que nous mangions n’étaient pas autre chose qu’une herbe qui poussait à profusion autour des baraques – ils ne pouvaient sans aucun doute plus l’ingurgiter depuis longtemps. Or il n’y avait rien d’autre à leur donner.
« Il aurait au moins fallu les laver, mais ils n’avaient plus la force d’aller jusqu’à la rivière… »

Trois phases ponctuent la vie quotidienne des internés. Les corvées, l’éducation politique et la recherche des moyens de survivre. On pourrait y ajouter un quatrième car, comme nous le verrons dans un chapitre à venir, les punitions occupent une place considérable dans l’emploi du temps des prisonniers.
Le ravitaillement en riz et en bois constitue l’activité primordiale et indispensable. Les nouveaux arrivants accueillent la corvée avec plaisir. Au début ils la considèrent comme une sorte de dérivatif à leur enfermement. Puis, les semaines passant, les difficultés apparaissent. La première est le déplacement. Le silo à riz se trouve à vingt ou trente kilomètres du camp, ce qui signifie qu’il arrive aux détenus de parcourir jusqu’à soixante kilomètres en une seule journée. Compte tenu de l’état de leurs pieds – ils vivent nu-pieds depuis leur capture –, de leur santé qui se dégrade de semaine en semaine à cause du manque de nourriture et de leurs forces physiques en perpétuelle diminution, le ravitaillement devient une corvée qu’ils finissent par détester. Cependant, tout le monde doit y participer. Dès le réveil, les bo-doïs (soldats paysans) sortent les détenus de la paille des bat-flanc à coups de rotin et désignent les porteurs. Les malades prennent la piste au côté des bien portants. Il faut être admis à l’infirmerie ou avoir des relations privilégiées avec le chef du camp pour ne pas faire partie du convoi.

Le porteur est affublé d’un balancier qu’il place sur ses épaules. À l’aller, si l’on est valide, on s’amuse presque. Mais au retour, il faut porter vingt kilos de chaque côté. Il fait nuit, on glisse. Si l’on tombe, le garde impatient hurle « Maolen ! Maolen !» (plus vite) à vos oreilles. Afin d’apporter un maximum de riz au camp, un sac supplémentaire est déposé sur les épaules du prisonnier. Les charançons, aussi nombreux que les grains de riz, traversent les mailles du sac et descendent le long des torses couverts de sueur. Les sangsues remontent et l’ensemble stagne à la hauteur de la taille dans un magma infâme que les soldats n’ont pas la force d’éliminer. Et, d’ailleurs, comment s’y prendraient-ils ? Pour tuer une sangsue, il faut la brûler avec le bout rougeoyant d’une cigarette. Qui fume encore, parmi les combattants français retenus prisonniers ?

À propos de cigarettes, Jean-Jacques Beucler, député de la Haute-Saône, secrétaire d’État à la Défense de 1977-1978, ancien officier d’active et prisonnier pendant cinq ans, raconte l’anecdote suivante : « Lorsque l’un d’entre nous mourait, devant la tombe que nous avions creusée un prisonnier choisi pour son aspect clérical utilisait le Nouveau Testament en édition de poche, imprimé sur papier bible évidemment. Au fil des mois, il fut impossible de renouveler le texte de ses lectures mortuaires ; son Saint Livre s’était peu à peu réduit à la seule couverture cartonnée, car les fumeurs avaient subtilisé toutes les pages de papier fin pour rouler leurs cigarettes. Des fumeurs invétérés réussissaient à se procurer des tiges de plants de tabac. »

Le riz est la seule nourriture ; mal lavé, nous l’avons dit, il contient autant de charançons que de grains. Chaque prisonnier essaie de lui trouver un accompagnement. Celui-ci se résume la plupart du temps aux herbes que l’on ramasse autour des cagnas. Mais, à la vérité, cela ne change pas grand-chose. Parfois les internés reçoivent une patate douce en supplément de la portion de riz. Elle est immangeable parce que cuite avec sa peau. La graisse et le sel manquent et leur absence affaiblit l’organisme, laissant ainsi la porte ouverte à toutes les maladies liées à la malnutrition. Le soldat qui n’aime pas le riz est condamné à une mort programmée.
Dans de grandes occasions, quelques grammes de porc viennent agrémenter le maigre ordinaire. Un cochon autochtone fournit trois ou quatre petits cubes de viande par personne. Après une longue période passée à ne pas manger de graisse, les soldats éprouvent de la difficulté à l’ingurgiter et, cependant, ils en rêvent. Parfois, les restes d’un buffle abandonné par un tigre nocturne deviennent un festin, ou la chair grillée d’un serpent donne l’illusion du poulet…

Chapitre XIV

Les tortures dans les camps

TOUT EST PRÉTEXTE à punir. Un salut mal appuyé, une réponse à une question faite sur un ton qui déplaît, l’appropriation d’une plante dite comestible, d’un fruit ou d’une baie sauvage dans le but d’améliorer l’ordinaire ou le simple fait d’échanger quelques mots aimables avec un bo-doï et c’est la punition qui tombe.
Il y a la chambre noire. Une pièce souvent située sous une cagna entièrement plongée dans l’obscurité, dont le sol est couvert de toute sorte d’excréments. Le puni ne voit personne. Vivant dans le noir total, c’est tout juste s’il reçoit sa portion de riz. Si le sujet n’a pas les nerfs solides, son moral descend au plus bas et, parfois, c’est sa raison qui chavire.

Un autre lieu de punition est la cage à buffles. Deux versions s’y côtoient, proposées par les témoins. Même si elles ne sont pas très éloignées l’une de l’autre, distinguons-les tout de même.
La première est une cage construite sous une cagna. À l’intérieur se trouve une truie. Si elle est affamée, le prisonnier doit lutter pour n’être pas dévoré par l’animal.
L’autre version nous est livrée par le témoignage de Pierre Marianni. « Je fus ligoté et à coups de crosse de fusil dans les reins conduit vers une sorte de guérite. Là, on me déshabilla et je fus jeté nu sur le sol, gardant les mains liées au dos. La nuit commençait à tomber. L’étroitesse du lieu ne me
permettait qu’une seule position recroquevillée. Les moustiques ne tardèrent pas à arriver par nuées. Contrairement à ceux dont j’avais déjà subi les attaques, ceux-ci se révélaient plus voraces. Pendant des heures ils s’en donnèrent à cœur joie, me dévorant des pieds à la tête. En dépit de mes poignets entravés, je réussis à attraper une feuille de palme qui ordinairement servait de balai lors des corvées. À l’aide de contorsions, je parvins à l’utiliser comme chasse-moustiques. Les Viêts avaient décidément des trouvailles d’un sadisme inouï. »

La cage à buffles est posée sur les excréments dans lesquels le prisonnier vit durant le temps de la punition. Il est important de préciser que, dans cette cage, l’interné ne peut se lever : seule la position accroupie lui est permise. J’ai relevé, dans les archives, le témoignage d’un prisonnier qui est resté enfermé pendant deux ans. Michel des Boüillons, lui, a subi le supplice durant vingt-sept jours :
« Je sortais une fois par jour pour nettoyer mon fumier. Mais je ne pouvais pas aller bien loin, j’étais attaché par le cou à un bambou.
– Arriviez-vous à vous tenir debout ?
– Oui. Mais cela ne me servait pas à grand-chose. Dès que j’avais terminé de nettoyer la cage avec les mains, le garde me les liait au dos. Je me retrouvais sur les genoux pour manger. Dans cette position, privé de l’usage de mes mains, je n’avais pas d’autre solution que de laper ma pitance, comme aurait pu le faire n’importe quel chien. Les gosses des soldats jetaient fréquemment de la terre dans la gamelle. Résultat, je ne mangeais quasiment rien. Un jour, le commissaire politique du camp vient m’annoncer que je vais être pendu. Ensuite, c’est un officier qui me rend visite. Il me demande : “Qui êtes-vous ?” Je lui réponds que je suis officier français de la Légion étrangère. “Bien, vous êtes officier, dans ce cas je vais vous fusiller.” Croyez-moi, de savoir que j’allais être fusillé, j’ai été soulagé. Pendu, il faut au moins une demi-heure de souffrance avant de mourir, tandis qu’avec une balle dans la tête la mort est immédiate.
– Aviez-vous peur ?
– Vous savez, à ce moment-là… Mais j’étais plutôt fier de lui avoir annoncé que j’étais officier français de la Légion étrangère. Finalement, cet officier a oublié de me fusiller. J’ai été transféré au sinistre camp 113 où officiait le commissaire politique français Georges Boudarel. »

Il n’est nul besoin au Viêt-minh de fusiller les prisonniers, la nature et les mauvais traitements remplacent le poteau d’exécution. Mais pour être complet, on trouve dans les archives des témoignages d’officiers fusillés à l’exemple de celui-ci, anonyme, publié par l’Association des prisonniers du Viêt-minh, le bulletin Information et Documentation no 106.
« À cette époque, il y eut un fusillé dans notre camp. Il appartenait à une équipe de radios et de chiffreurs qui avaient eu l’idée de s’évader. Dénoncés, jugés par un tribunal du peuple, puis graciés pour des raisons inconnues, ils furent envoyés dans un camp. Là, dépouillés de leurs vêtements, ils sont mis au secret, ne touchant que deux Ke bat (bol annamite) de riz par jour.
« Le quatrième jour de leur arrivée, devant les prisonniers rassemblés, l’un d’eux fut attaché au poteau, les yeux bandés. Le commissaire politique nous lut le court acte d’accusation.
« “Sabotage de l’effort de libération du peuple vietnamien contre les oppresseurs capitalistes.”
« Une heure et demie durant notre camarade resta droit, la tête relevée, tandis que le commissaire haranguait les internés.
« Puis soudain, un ordre bref. Une longue rafale de mitrailleuse qui étouffe le claquement rageur de six mousquetons. Une nouvelle rafale, le corps de notre ami qui s’affaisse… Les prisonniers poussent une immense clameur et se découvrent. Un des nôtres crie : “Garde à vous !” »

En arrivant au camp, le soldat n’est pas muni de ses accessoires de toilette. Les plus chanceux découvrent un peigne au fond d’une poche qu’ils gardent jalousement, désormais seul lien avec la civilisation à laquelle ils ont été soustraits. La majorité des détenus vivent du matin au soir avec la tenue de combat qu’ils ont sur le dos. Le vêtement se raidit de jour en jour sous la crasse et la transpiration qui l’imprègnent, sans oublier les bestioles de toutes sortes qui viennent s’y réfugier. Avec l’objectif de retrouver une apparence de propreté, et aussi de se débarrasser des poux et des moustiques, les combattants réussissent à faire bouillir leurs vêtements dans de grandes marmites. Ce type d’exercice est rare, quand il n’est pas simplement condamné par les bo-doïs, plus effrayés, semble-t-il, par la nudité des internés que par leur étrange lessive.

Ne possédant ni rasoir, ni ciseaux, l’interné voit son apparence subir des modifications. Bientôt, au fil des mois, ce qui ressemblait à un être humain devient une sorte d’homme des cavernes. Visage noyé dans un océan de poils, la tignasse abondante d’où s’échappent des grappes de poux frémissantes. Pour être complet, il faut ajouter l’odeur. Indescriptible. Les rares loisirs que l’on veut bien lui accorder, il les passe à s’épouiller. Et comme l’humour ne perd jamais ses droits, quelles que soient les circonstances ces séances se transforment en concours. C’est à celui qui tue le plus de poux.

La vermine grouille. À quelque endroit où l’on pose le pied, on la sent crisser sous le talon. Une phrase se répète de camp en camp : « À chaque mouche, la mort vous touche ! » C’est dire si le séjour est dangereux – soixante-dix pour cent de mortalité –, les bo-doïs pour se préserver d’éventuelles contaminations portent un masque retenu par les oreilles qui leur occulte la bouche et le nez.

Toutes les maladies tropicales sont présentes. La tuberculose atteint en priorité les Africains et les Maghrébins. Le paludisme n’épargne personne. La gale devient dangereuse si elle s’infecte. La plus terrible est sans conteste le béribéri. Par rétention d’eau les pieds gonflent en premier, ensuite viennent les jambes. Des œdèmes déforment le visage, les poumons se remplissent comme des éponges et, dès lors, la mort est inévitable. Le malade ressemble à une grosse poupée de foire aux proportions éléphantesques.
« J’ai vu un Marocain, raconte Pierre Marianni, qui s’est ouvert le cou-de-pied avec une lame de rasoir en pensant évacuer l’eau. Il est mort d’une septicémie, il avait marché nu-pieds dans la poussière. »

Les tortures dans les camps (suite)

Une autre maladie, l’ascaridiose, développe des vers – les ascaris – dans les intestins (formant des boules grouillantes) et dans les poumons, puis finit par étouffer le malade. Six mois après sa libération, Pierre Marianni en était encore atteint, malgré le traitement. Les ascaris sont rougeâtres et ont la forme d’un gros ver de terre. Ils mesurent entre vingt et vingt-cinq centimètres.

Norbert Héry apporte la précision suivante. « Lors de leurs nombreux séjours à l’hôpital du Val-de-Grâce [il fait allusion aux prisonniers libérés en 1954-1955], les médecins furent inquiets et eurent beaucoup de mal à déparasiter les survivants des camps viets. Sur leur livret de soins, j’ai relevé les noms de toute une population très mélangée : ascaris, anguillules, trichocéphales, ankylostomes, lambliases, sans parler des amibes et des hématozoaires du paludisme. »

Jean Loup, un médecin interné auquel le responsable du camp refuse d’exercer la médecine, assiste impuissant à la mort de ses camarades. Un jour, il se sent mal en point. Il tente de décrypter les symptômes qui l’assaillent et finit par penser qu’il s’agit de la spirochétose. Cette maladie transmise par l’urine de rat a quasiment disparu de la planète. La phase ultime de l’infection se développe sous la forme d’un ictère hémorragique. Lui ressent des douleurs qui n’ont rien à voir avec une crise de paludisme. Il demande à un confrère également interné de prendre note de l’évolution de la maladie. Ainsi, heure par heure, jour par jour, semaine après semaine, Jean Loup dicte ce qu’il ressent. Le 30 juillet 1951, neuf jours après s’être alité, le médecin meurt. L’expérience ne permettra pas à l’avenir d’enrayer le processus de la maladie, faute de médicaments, mais au moins de pouvoir la repérer.

Ayant puisé ces précisions dans les mémoires de Norbert Héry, je lui rends la parole pour évoquer l’enterrement de son ami.
« Aidé de Grué et de deux autres camarades, roulé dans une natte de bambou les prisonniers portent leur ami en terre. Quel affreux souvenir que ce cortège funèbre. Une longue perche a été passée à l’intérieur de la natte. La pluie a rendu les diguettes glissantes aux nu-pieds et la progression ne peut se faire que colonne par un. À deux reprises, les porteurs et leur fardeau manquent de tomber dans la rizière. Avant de déposer leur ami dans un trou creusé de l’autre côté de la vallée, sur un tertre, au pied d’un bosquet, ils devront lui laver le visage. »

Un infirmier viêt assure le fonctionnement de l’infirmerie ; ce sont rarement, pour ne pas dire jamais, des gens qualifiés, mais des soldats désignés par le commandant du camp. En conséquence ils font ce qu’ils peuvent, le plus souvent strictement rien, manquant du moindre médicament de base. Certains de ces infirmiers profitent de la situation pour exercer un pouvoir sur les malades qui, en proie à leurs souffrances, n’ont plus la force de se rebeller, comme en témoigne Pierre Marianni : « Le sadique infirmier viêt interdit d’abreuver les moribonds. À quoi bon gaspiller l’eau, puisqu’ils vont mourir d’ici peu. »

Pierre Richard est blessé au bras. L’infirmier l’examine et conclut :
« Il va falloir couper le bras, mais ce ne sera pas pour aujourd’hui. »
Une dizaine de jours plus tard, le même infirmier pratique l’amputation sans anesthésie ni outils chirurgicaux. Avec seulement un bistouri, de l’eau bouillie et des pinces hémostatiques.
« Ce fut très rapide, raconte Pierre Richard ; au bout de quelques secondes, j’entendis un bruit sourd sous la table. C’était mon bras. Je dus me rendre à l’évidence, j’étais manchot. On pense aussitôt à ce que sera la vie avec un seul bras. Il faudra réapprendre à écrire, à faire un nœud de cravate, à conduire…
« Je regagnai mon bat-flanc avec une sensation très nette d’allègement physique et surtout moral. J’avais mesuré ma résistance à la douleur, j’avais prouvé aux Viêts qu’un Français est aussi capable qu’eux de se faire couper un bras sans desserrer les dents. Et puis j’avais maintenant une idée très nette de ce qu’avait été la chirurgie dans les armées de Napoléon. De nos jours, c’est une expérience que tout le monde ne peut pas s’offrir ! »

Les prisonniers vivent avec la hantise de la mort.
Chaque jour, cinq ou six cadavres sont noyés plutôt qu’enfouis dans la terre. La présence de la mort est telle qu’elle finit par banaliser l’acte de mourir. La mort et le simulacre d’enterrement deviennent une corvée comme une autre.
Pour résister, il ne faut être ni trop gros ni trop maigre, ni trop grand ni trop petit. On voit des légionnaires aux corps d’athlète, véritables forces de la nature, devenir des squelettes en quelques mois. Ne pas céder à l’enchaînement irréversible : paludisme, inappétence, dénutrition, carence, béribéri, dysenterie… Ni céder à la tentation du bat-flanc ; on s’allonge, tremblant de tout le corps sous les assauts des crises de palu, les intestins sciés par la dysenterie, écrasé par la fièvre, vidé de toute volonté, et l’on s’abandonne lentement à la mort qui attend.

Des hommes sont pourtant revenus de cet enfer. Comment ont-ils fait pour résister aux moustiques, aux grosses mouches vertes, aux rats, aux coups, à la faim, au froid, à la peur ? Pour survivre, qu’ont-ils laissé d’eux-mêmes qu’ils ne retrouveront jamais ? En se délestant, sont-ils restés vivants ?
Jean-Jacques Beucler se pose justement la question de la résistance avec ses camarades.
« Que faire ? Continuer à résister dignement au risque de disparaître ? Au rythme des décès, dans trois mois, il n’y aura plus de camp no 1. Si encore nos sacrifices étaient susceptibles de galvaniser nos citoyens ou de susciter l’admiration de nos adversaires ! Mais ceux-là n’en savent rien et ceux-ci jugent stupide notre entêtement. L’ambiance n’est pas à l’héroïsme. »

Une anecdote lui montre la voie qu’il doit emprunter.
« Nous avait rejoint un tirailleur sénégalais qui ne parlait pas un mot de français. Lors d’une corvée de riz, marchant devant moi, il a manifesté soudain une vive excitation. Avec force gestes, il a réussi à m’expliquer que nous longions l’emplacement de son ancien camp, dont il était le seul rescapé sur quatre-vingt-dix prisonniers. En effet, nous apercevions une succession de monticules qui indiquaient des tombes. Ce genre de découverte porte à réfléchir… »

Le camp 113
Le commissaire politique applique la division entre les prisonniers qui est un des principes du plan de rééducation marxiste. Elle permet de dresser les détenus les uns contre les autres, lors des séances d’autocritique. « Ce qui était un des objectifs, précise Yves Daoudal dans son étude, des séances quotidiennes d’autocritique et de critique où les prisonniers doivent s’accuser entre eux. Ces parodies lénino-staliniennes de procès seraient dérisoires en un tel lieu, si elles étaient imposées à des gens en bonne santé physique et morale. Mais qui sont particulièrement destructrices (voire mortelles) chez des êtres malades et portés au désespoir, et qui, au fil des semaines et des mois, perdent tout repère. »

Boudarel n’hésite pas à mettre en place des catégories ethniques, comme le raconte Georges Tebbakha.
« Boudarel a fait un tri au sein des prisonniers, créant trois catégories : les Blancs, les tirailleurs africains et les Maghrébins.»
Un autre témoin ajoute : « À toute altercation avec un prisonnier d’une autre race, Boudarel intervenait ou faisait intervenir, et jamais l’Européen n’avait raison. »
Le commissaire politique ne se contente pas de mettre en pratique une des bases du catéchisme rouge, il réorganise l’emploi du temps des détenus en fonction des séances de rééducation. Cet homme ne perd jamais de vue ce qui constitue l’essentiel de sa mission.

Après une journée émaillée de corvées et de cours politiques – lesquels durent parfois des heures –, les prisonniers sont enfin autorisés à retrouver leur bat-flanc pour y dormir. Le témoin Charles Jeantelot décrit une nuit parmi tant d’autres. « La nuit n’est qu’agitation, fantasme et démence après que très tard ces hommes avaient fini par s’endormir sur leur paille infestée, dans l’atmosphère de fumée activée contre les moustiques. Les corps se dressent dans des cris de détresse et des appels lugubres à un secours qui ne peut plus venir de nulle part. Le cliché de la capture, le spectre de la mort, l’amertume de l’échec, la morsure de l’humiliation et les divagations de la faim, qui avaient été sans cesse à l’assaut des esprits, s’estompent à l’arrière-plan devant l’invasion des pressions infamantes qu’exerce le commissaire politique et qui viennent hanter jusqu’au sommeil des internés. »

La question est de savoir si le taux de mortalité a augmenté depuis l’arrivée de Georges Boudarel. Et en quoi est-il responsable de la mort des Français ? Car notons qu’on le voit rarement frapper un détenu. Il vit en étranger dans le camp. Claude Baylé s’en souvient. « Je vois Boudarel passer indifférent devant ces hommes à l’agonie, sans un regard, sans un geste, comme si la pitié n’existait pas, participant à ce génocide en faisant semblant de ne pas se salir les mains. Comme si l’on ne tuait pas à coup sûr en refusant des soins, une alimentation minimum, en voulant laver les cerveaux au lieu de laisser les âmes en paix. »

Après une séance de rééducation, Georges Boudarel disparaît dans sa cagna où il reste parfois des journées entières ; il ressort pour animer un feu de camp à la nuit tombée. Mais la vie de groupe ne l’intéresse pas ! Il se montre, comme le dit Baylé, indifférent aux hommes – rappelons-le des Français pour la majorité – qui meurent sous ses yeux. Il est donc coupable de feindre ignorer la déliquescence du camp où il se trouve. Jamais la moindre intervention auprès des autorités afin d’améliorer telle situation ou telle autre. Coupable de contraindre des hommes qui n’ont plus une apparence humaine d’assister à une réunion de jour comme de nuit. Coupable de ne rien faire devant l’état de l’infirmerie que les prisonniers désignent comme le « mouroir ».

Michel des Boüillons se rappelle son arrivée au camp 113.
« L’état sanitaire et moral des occupants était effroyable. Une ambiance malsaine y régnait. Le manque de nourriture, l’absence de soins aux malades, la dureté des travaux infligés aux prisonniers en raison de leur état physique, et la répétition quotidienne des thèses marxistes faisaient ressembler ce camp à un camp d’extermination. » Yves Daoudal ajoute :
« Un camp d’extermination marxiste où le processus de mort lente était aggravé par la propagande communiste, ce qui le rendait pire d’une certaine façon que les camps nazis, car dans les camps d’internement allemands on n’obligeait pas les prisonniers à subir un bourrage de crâne continuel et chanter les louanges de Hitler. »

À propos du manque de soins médicaux et du manque de médecin à l’infirmerie, avec le cynisme qui le caractérise, Georges Boudarel écrit dans ses mémoires : « Le rôle du médecin se limitait en quelque sorte à son titre qu’il se devait de préserver pour sauver la face. »
Il est également coupable de refuser des sépultures les plus dignes possible aux mourants. Georges Médeo est fossoyeur, il ne peut oublier le ramassage des cadavres. « Le matin nous ramassions les morts. Ce n’était pas une corvée difficile, car ils n’étaient plus lourds. C’étaient des squelettes. Il n’était plus possible de leur baisser les paupières. Avec les lèvres et les narines, tout cela ne faisait plus qu’une matière transparente. Roulés dans une natte, nous ne pouvions les enterrer qu’à cinquante centimètres, car nous n’avions plus la force de creuser plus loin. Pas une pierre, pas un bambou. “Remerciez la clémence de Hô Chi Minh”, disait Boudarel. »

Yvan Tommasi enchaîne. « Non seulement Boudarel faisait et laissait mourir les hommes dans les pires conditions, mais il leur refusait toute sépulture chrétienne ou seulement humaine. »
Coupable aussi, ne l’oublions pas, d’appliquer dans un tel lieu des campagnes d’émulation. « Chaque jour, Boudarel prenait comme cote, celle de l’équipe qui avait le plus travaillé, se souvient Georges Legoullon, et l’imposait le jour suivant à tous comme une norme à dépasser. Cette émulation s’adressait à des gens qui avaient peine à se porter eux-mêmes. » Henri Filleul ne dit pas autre chose : « Boudarel, qui avait les pleins pouvoirs dans le camp, aurait pu éviter ce taux important de mortalité en ne faisant pas participer des moribonds aux cours politiques, surtout pendant la période d’émulation. »

Coupable d’organiser des travaux de campagne à l’exemple de celle-ci : le meilleur combattant de la paix est celui qui tue le plus de mouches dans une journée. Il y a aussi les campagnes contre les chenilles.
Coupable enfin d’exiger d’hommes minés par la malnutrition qu’ils assistent à des cours politiques et de leur faire miroiter une libération anticipée. Les bo-doïs sortent les plus récalcitrants ou les fortes têtes des cagnas à coups de crosse de fusil. Les grabataires ne sont pas épargnés : également battus, ils doivent rejoindre le groupe des prisonniers rassemblés au milieu de la cour afin d’écouter une leçon du catéchisme.
« J’ai retrouvé au fond de ma mémoire, dit Charles Jeantelot, le souvenir de centaines de camarades décharnés, hirsutes et loqueteux au milieu desquels j’avais été pris d’une incompressible rancœur et de spasmes qui me faisaient vomir des ascaris longs comme la main. »
Claude Baylé décrit une scène semblable. « La plupart des hommes sont en haillons. Certains en guise de chemise n’ont plus qu’un vieux sac de jute tout effiloché, attaché à la taille par un bout de liane. D’autres, maigres, le visage terreux, les yeux fiévreux, avancent en titubant, enveloppés dans une couverture effrangée et soufflée. Boudarel assiste radieux à l’arrivée des détenus. Il a un œil de connaisseur, jauge ses victimes, contemple les dégâts, mesure le degré de délabrement des captifs apparemment résignés, contraints et forcés de venir là, au centre de l’esplanade, absorber leur drogue quotidienne, la leçon de marxisme. »

Voulant justifier la motivation de son adhésion au Viêt-minh, le commissaire l’exprime dans ses mémoires avec une phrase stupéfiante : « Le dégoût d’un monde de violence et de mépris. »
L’exposé de la somme des culpabilités citées ci-dessus sert en 1991, aux anciens prisonniers, de chef principal d’accusation pour un dépôt de plainte de crime comme l’humanité à l’encontre de l’ancien commissaire politique du camp 113.